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© Leigh Ledare

© Leigh Ledare


Assumer la photographie/ A la rencontre de Leigh Ledare - Les Rencontres d'Arles 2009 

Texte de Nathalie Belayche pour photographie.com

Publié dans photographie.com Juillet 2009

La première exposition en France de l'artiste américain Leigh Ledare, présentée parmi «ça me touche, les invités de Nan Goldin » au Parc des Ateliers , est troublante, émouvante, violente, choquante et belle à la fois. Un avertissement de rigueur placé à l'entrée de la salle prévient le public : «des photographies de cette salle peuvent choquer la morale de certains visiteurs». Pour son contenu sexuellement explicite et les questions dérangeantes qu'elle soulève, en s'attaquant au sacro-saint tabou de la représentation sexualisée de la mère, cette exposition ne laissera personne indifférent et a allègrement pimenté la controverse lors de la semaine d'ouverture des Rencontres d'Arles 2009.

Leigh Ledare, né en 1976, livre un témoignage d'une honnêté troublante sur l'exploration psychologique et photographique de sa relation unique et néanmoins subversive avec sa mère. Elle se dévoile devant l'objectif d'une manière qui transgresse férocement la barrière attendue entre une mère et son fils, faisant voler en éclats les derniers remparts d'une structure familiale traditionnelle pour en faire émerger une relation atypique et hors norme.

Leigh Ledare a vingt-deux ans lorsqu'il retourne voir sa mère qu'il n'avait pas revu depuis 18 mois. Elle lui ouvre la porte et se tient nue dans l'embrasure. En pénétrant dans la maison il découvre son jeune amant allongé sur le lit.« J'interprétai cela comme une manière pour ma mère de m'annoncer où elle en était dans sa vie et pour me signifier: "accepte-moi telle que je suis ou adieu bye-bye”. "J'ai alors commencé à prendre des photographies en réaction au fait d'avoir assisté à cette situation».

Une collaboration rare et intime se poursuit pendant presque dix ans entre le fils, Leigh Ledare, initié à la photographie par le photographe et réalisateur Larry Clark dont il a été l'assistant, et Tina Peterson, sa mère et ici modèle, ancienne danseuse de ballet devenue danseuse exotique dans une boite de strip-tease, femme rebelle et inspiratrice de ce projet. «Je ne me sens pas comme une victime manipulée par ma mère , ce n'est pas une façon de concevoir notre relation de façon productive . A travers sa sexualité, ma mère lance un défi, une façon de dire je ne suis pas dans la norme...d'une certaine manière, elle m'a poussé à faire ce travail »

Directement inspirée de ce projet autobiographique, l'installation présentée aux Parc des Ateliers a tout d'abord donné naissance à un livre, Pretend You're Actually
Alive” , publié l'an dernier par Andrew Roth à New York. Il s'agit d'un assemblage composé de photographies, de pages de journal dactylographiées, de notes et lettres manuscrites, de photos d'archives, d'une vidéo. On y voit beaucoup Tina Peterson , dans le rôle d'une jeune danseuse de ballet professionnelle, en actrice porno, en femme glamour d'un certain âge, provocante , portant une tiare, prise en flagrant délit avec un de ses jeunes amants, Tina nue au milieu de sa collection de chaussures vintage, mais aussi Tina victime d'un accident de voiture , le corps fragilisé et le visage sans fards. On y lit ses désirs d'être «un écrivain comme Marguerite Duras ou Anaïs Nin , une actrice comme Jeanne Moreau pas comme Valerie Vixen, une danseuse de tango avec un partenaire qui ne meurt pas»...On y découvre un collage fait de ses petites annonces publiées dans la presse locale où elle se présente comme une danseuse exotique, une danseuse élégante ou simplement une rousse pétillante à la recherche d' un homme «sachant prendre soin des roses» .

On y voit aussi une photographie signée Larry Clark, où Leigh Ledare âgé d'une vingtaine d'années tient un revolver, une autre de sa grand-mère agonisante, également une planche contact contenant les 36 poses d'une pellicule, et en guise de conclusion (et seule concession à toute interprétation hâtive), une série de photomatons où Leigh Ledare et sa mère semblent s'amuser comme deux adolescents qui s'embrassent fougueusement à la fin.

A la fois par son style autobiographique et sa substance , le travail de Leigh Ledare évoque inévitablement des comparaisons avec celui de Larry Clark, tant la filiation semble évidente avec l'auteur de Teenage Lust et de Kids. On pense bien sur aussi à Nan Goldin qui l'a choisi comme les treize autres photographes qu'elle présente «parce qu'ils sont prêts à explorer l'inconnu, à prendre des risques et à l'assumer» .

Leigh Ledare va loin. Cependant il faut aller au-delà du sensationel et vite dépasser l'interpretation oedipienne pour réaliser à quel point la photographie est ici pour Ledare un formidable alibi, un instrument salvateur qui lui sert à mettre de la distance et à démêler la complexité d'une relation mère-fils...même si personne n'en sort vraiment indemne.

 

Text © Nathalie Belayche 2009 - Courtesy photographie.com